Non, une dévaluation n'entraîne pas une explosion des prix

Contrairement à une idée largement répandue, une hausse du prix des importations ne conduit pas une hausse d'autant de l'inflation. En réalisant deux estimations, on trouve que la répercussion est plutôt proche de 20 à 15% du choc initial. 

 

 

 

                    Les commentateurs autorisés relaient souvent avec zèle des prévisions toutes plus catastrophistes les unes que les autres en cas de sortie de l’euro et de dépréciation monétaire. Celles-ci se cristallisent notamment autour de la question de l’inflation post-dévaluation, sans comprendre les tenants et les aboutissants des canaux de transmission de la politique monétaire.

 

 

I) Revue de la littérature économique 

 

L’étude de la réaction de l’inflation au taux de change pose la question du « pass-through », qui mesure l’effet d’une variation du taux de change sur les prix à travers les fluctuations des prix des importations.

 

Paul Krugman (1986) et d’autres ont montré que l’évolution du taux de change se transmet de façon partielle et différée dans le temps aux prix domestiques. Une dépréciation de la monnaie peut donc ne pas être totalement reflétée par une baisse des prix des importations (théorie du pouvoir de marché). 

 

Ainsi, dans le cas où le marché domestique des biens est très concurrentiel, les entreprises étrangères préfèrent absorber une fluctuation du taux de change en ne la répercutant pas totalement dans le prix (quitte à diminuer leurs marges) pour préserver leur part de marché. Inversement, dans un marché domestique peu concurrentiel, les entreprises domestiques les moins compétitives peuvent choisir de ne pas totalement répercuter la hausse des produits importés intermédiaires (intrants) limitant ainsi la hausse des prix à la consommation.

 

Taylor (2000) estime quant à lui que plus le niveau d’inflation est élevé, plus le « pass-through » est fort.

 

D'autres études ont montré que la surévaluation d'une monnaie est un paramètre important. Dès lors que la dépréciation reflète une correction de cette surévaluation (et que le taux de change tend vers son niveau d'équilibre), la dépréciation ne produit aucun effet inflationniste (Goldfajn and Valdes, 1999). 

 

 

II) Estimation économétrique 

 

 

Contrairement aux contre-vérités parfois assénées avec aplomb par les curés médiatiques, une baisse de 20% du taux de change d’un pays ne conduit pas à une hausse de 20% des importations et encore moins à une hausse de 20% de l’inflation.

En effet, l’évolution du taux de change affecte l’inflation directement, par le biais des prix des biens importés.

 

Or, la part des produits importés dans le panier de consommation des ménages est de seulement 14,5% ! Par un calcul simple, une hausse du prix des importations de 10% devrait conduire à une hausse des prix à la consommation de 1,45 point.

 

 

 

 

Afin d’affiner ce calcul pour le moins sommaire, on procède à deux estimations : la première à l’aide d’un modèle à correction d’erreur (MCE) qui permet de dégager les élasticités de long terme (la sensibilité) des prix à la consommation aux prix des produits importés, et la seconde par une modélisation VAR ( vector autoregressive model) qui simule la réponse des prix à la consommation à un choc sur les prix des importations.

 

 

1. Modèle à correction d'erreur  

 

En faisant dépendre les prix à la consommation (PC) du prix de la valeur ajoutée (PVA) et du prix des importations (PI), on estime, à l’aide d’un modèle à correction d’erreur, les différentes élasticités.

 

Il ressort que l’élasticité de long terme des prix de consommation aux prix des importations est 0,1445 et l’élasticité de court terme de 0,2. En d’autres termes, une augmentation du prix des imports d’un point, conduit à une hausse de l’inflation de 0,1445 point, à long terme.

 

 

2. Modèle VAR 

 

Pour analyser la dynamique de la réponse des prix à la consommation à la suite d’une augmentation du prix des importations, il faut estimer un modèle VAR. De même que précédemment, les prix à la consommation (à un instant t) dépendent de l’évolution passée des prix de consommation, des prix de la valeur ajoutée et de ceux des importations.

Grâce à cette méthode, il est possible de simuler l'impact d'un choc de prix d'importations sur les prix à la consommation.

 

Les résultats montrent clairement qu’un dérapage inflationniste à la suite d’une dévaluation relève du fantasme. La transmission d’une augmentation du prix des importations sur les prix à la consommation est faible puisque la réponse est inférieure à 20% du choc initial. Ainsi, pour l'augmentation d’un point de pourcentage du taux de variation des prix des importations, l'augmentation du taux de variation des prix à la consommation est inférieure à 0,2 point et diminue rapidement. 

 

 

Ces résultats sont conformes à ceux trouvés notamment par l'OFCE dans une étude de 2009.  

Les chocs sur les prix des importations (et sur le taux de change) ne sont donc jamais transmis complètement (à 100 %) sur le taux d’inflation.

 

 

Finalement, en cas de dépréciation de 10% du taux de change effectif, l'inflation n'augmenterait de moins de 2 points, ce qui est largement surmontable.

 

 

 

 

 Bibliographie: 

 

Goldfajn, I. et Valdés. R, 1999, « The Aftermath of Appreciations », Quarterly Journal of Economics, vol. 114, No. 1, 1999. URL: http://qje.oxfordjournals.org/content/114/1/229.short

 

Taylor, J., 2000, “Low inflation, Pass-through, and the Pricing Power of Firms”. European Economic Review, Vol 44, 1389-1408.

 

Krugman, P., 1986. "Pricing to Market when the Exchange Rate Changes," NBER Working Papers 1926, National Bureau of Economic Research, Inc. URL: http://www.nber.org/papers/w1926.pdf 

 

 

 

 

ANNEXES

 

 

Modèle à correction d'erreur : 

 

Relation de long terme                                      Relation de court terme

 

 

Test des racines unitaires sur les résidus

 

 

Tests de normalité, d'autocorrélation, et d'hétéroscédasticité 

 

 

Modèle VAR 

 

 

Les chocs structurels sur le prix des importations et des autres variables sont identifiés par la décomposition de Choleski. 

 

 

Fonctions de réponse du prix à la consommation (PC) après un choc sur le prix des importations (PI)

 

 

Tests de la condition de stabilité, d'autocorrélation des résidus, de normalité et d'hétéroscédasticité

 

 

 

 

 

 

 

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Commentaires : 2
  • #1

    odp (jeudi, 13 avril 2017 14:16)

    Vous vous êtes appuyé sur l'exemple argentin pour vanter les bénéfices d'une sortie de l'Euro sur la croissance; pourquoi ne pas s'appuyer aussi sur celui-ci pour en estimer l'impact inflationniste? Vous verrez alors qu'en pratique, l'hypothèse hyperinflationniste en cas de sortie de la zone euro n'est tout sauf farfelue, surtout si l'expérience est menée par des "alteréconomistes"...

  • #2

    Rosenkoff Henry (mardi, 25 avril 2017 23:31)

    Je travaille bcp sur l'argentine kirchnériste. C'est même un sujet de thèse que je finirai peut-être un jour. Le drame de l'inflation dans ce pays a été causée par deux facteurs. Primo. C'est un pays qui exporte de la nourriture. ce qui signifie que si les cours à l’international sont hauts, les prix sont mécaniquement tirés vers le haut. Il y a alignement des prix nationaux sur l'international. Un mécanisme de redistribution avait été envisagé par le pouvoir péroniste mais il a été rejeté par les propriétaires terriens. L'inflation n'a pu être jugulée et les exportations de capitaux ont fait le reste. Je m'intéresse beaucoup au péronisme. En institutionnaliste pas en quantitativiste, à mon grand regret, comme c'est le cas d'Aloys.