Pourquoi la fin de l'euro est la seule façon de relancer nos exportations: une estimation de l'élasticité-prix des exportations françaises

 

Resumé :

 

En estimant, à partir de modèles à correction d'erreur, l'élasticité des exportations au prix, on trouve que les exportations françaises vers la zone euro sont beaucoup plus sensibles aux variations de change (-1,3) que celles dirigées hors zone euro (-0,6). 

 

 

         On entend souvent que l’euro est surévalué pour l’économie française, et qu’une baisse de l’euro est souhaitable. Cependant, c’est oublier qu’une dépréciation de l’euro ne se commande pas (comme en atteste la période récente) et que de puissantes forces de rappel s’exercent (notamment l’excédent extérieur gigantesque de la zone euro qui exerce, à long terme, une pression à la hausse sur l’euro) [1].

De plus, une baisse de l’euro ne peut améliorer qu’une partie du commerce extérieur français puisque que seulement 50% des exportations se font à l’extérieur de la zone euro[2].

Les exportations françaises vers la zone euro doivent donc subir le même taux de change que l’Allemagne, pays pour lequel l’euro est largement sous-évalué (de 23%, contre une surévaluation de 13% pour la France, cf Mazier 2013).

 

Depuis longtemps, les économistes pointent l’importance d’un réalignement du taux de change dans certaines circonstances.

 

Alberto Bagnai et C-A Mongeau Ospina (2014) rappellent que la flexibilité du taux de change a une fonction de signal essentielle qui permet d’éviter une surchauffe des marchés financiers internationaux et un trop fort endettement extérieur (Tornell et al 2000).

Le prix Nobel d’économie James Meade a lui montré que la flexibilité monétaire permet une meilleure application des accords commerciaux en procurant au pays subissant la concurrence déloyale d’un partenaire une riposte pour corriger les effets négatifs d’une politique « d’exploitation du voisin » (Meade 1957, Bagnai 2014).

 

A la différence de l’union monétaire, le « réalignement du taux de change » (dévaluation de la monnaie à l’issue d’une période de fixité), a une fonction de rééquilibrage (Obstfeld 1997).

 

A l’inverse, une union monétaire où les parités sont fixes peut induire un report des réformes par le gouvernement pour la raison simple que les déséquilibres structurels internes deviennent plus faciles à financer avec le financement extérieur (Fernandez-Villaverde et al., 2013). Ceci a un effet pervers puisque l’union monétaire favorise l’endettement des pays les plus fragiles comme en atteste la récente crise de l’euro (Constancio 2013). En somme, elle permet aux gouvernements d’acheter du temps indéfiniment (Frenkel, 2013).

 

 

Modèle

 

Pour mesurer la réaction des exportations à une dévaluation, on a recours au concept d’élasticités-prix, autrement dit, la sensibilité des exportations et des importations à une variation du taux de change.

 

Cependant, cette sensibilité n’est pas forcément la même avec tous les pays.

Pour se rendre compte de l’écart en la sensibilité des exportations françaises vers la zone euro et vers le reste du monde, on divise l’estimation en deux régions : zone euro (ZE) et hors zone euro (HZE). 

 

 

En reprenant la méthode décrite par A.Bagnai et C-A Mongeau Ospina, on estime que les exportations de la France dépendent de la demande des pays partenaires ainsi que de sa compétitivité.

La demande de nos partenaires est facilement approximée par leur PIB.

L’indicateur de compétitivité (taux de change effectif) est quant à lui donné par le ratio du prix des exportations françaises et du prix des exportations de nos partenaires économiques.

 

 

 

Estimations 

 

 

 

 

Les deux différentes équations sont modélisées par des modèles à correction d’erreur (MCE) qui permettent de mettre en évidence le lien réel entre les variables, ainsi que la relation de long et de court terme.

 

 

 

 

 

 

 

 

Etant donnée qu’un événement peut venir modifier la structure des données (comme par exemple le passage à l’euro, une crise financière etc…), on a recours à une méthode (cf Gregory-Hansen, 1996) permettant d’estimer l’année où le choc s’est produit, pour le prendre ensuite en compte dans l’estimation.

Modèle à correction d'erreur

 

Estimation de la relation de long terme:

Estimation du modèle dynamique (relation de court terme) :

 

Modèle de Gregory et Hansen

 

Modèle avec changement de niveau (level shift) :

Modèle avec changement de niveau affecté d’une tendance :

Modèle avec changement de régime :

Où Dt est une variable muette qui prend la valeur 0 si t ≤ [N t] et 1 si t > [N t], avec t le paramètre indiquant la date du changement structurel obtenue en minimisant la statistique ADF. 

Et où θ, μ, et ẟ sont respectivement la pente, l’intercepte et le coefficient de la tendance.

 

  


Données 

 

Les données annuelles du PIB, des exportations totales, et du prix des exportations proviennent de la banque de données de la Banque Mondiale. Le commerce bilatéral de la France par partenaire vient de la base de données du FMI (Direction of trade statistics).

 

 

 

Résultats

 

On remarque que l'élasticité-prix des exportations françaises vers la zone euro (-1,32) est très supérieure à celle hors zone euro (-0,61). Autrement dit, si le prix relatif des exportations françaises  (ou le taux de change effectif) diminuait de 10%, les exportations françaises vers la zone euro augmenteraient, à long terme, de 13,2% contre seulement 6,1% pour celles dirigées hors zone euro. 

 

 

 

 

Zone euro

Hors zone euro

Période d'estimation

1972 2014

1981 2014

 

Résultats

Elasticités-prix

-1,32***

-0,61***

Force de rappel

-0,38***

-0,55***

 

Tests statistiques

LM(2)

0,52

0,16

 

(p>0,6)

(p>0,21)

Jarque-Bera

4

0,78

 

(p>0,134)

(p>0,51)

HET

0,86

1,88

 

(p>0,53)

(p>0,16)

*, **, *** : résultat significatif au seuil respectivement des 10%, 5 et 1%.

LM : test de Breusch–Godfrey (lag entre parenthèses)

HET: test d'hétéroscedasticité de Breusch-Pagan

 

 

Ainsi, en cas de dévaluation de 20% de l'euro, l'ensemble des exportations françaises n'augmenterait que de 27 milliards d'euros contre 85 milliards pour une dévaluation du même ordre de la monnaie nationale (cf graphique ci dessous). 

 

 

Ceci est conforme aux résultats trouvés par Bagnai et Mongeau concernant l'Italie et explique pourquoi la seule baisse de l'euro intervenue depuis 2014 en zone euro n'a pas suffi à redresser les exportations françaises, et a même dégradé la balance commerciale des biens et services (hors énergie). 

 

 

Le léger mieux dans la croissance française intervenue depuis 2014 est donc à mettre à l'actif de la seule baisse du prix du pétrole qui a conféré un surcroit de pouvoir d'achat aux ménages et des marges accrues pour les entreprises. 

Annexe

 

Test de racine unitaire (ADF)

 

 

Niveau

différence

 

ADF

p-value

ADF

p-value

log(GDPHZE)

-1,45

0,55

-5,16

0,0001

log(XHZE)

-3

0,039

-5,16

0,0001

log(RERHZE)

-1,93

0,314

-6,47

0

log(X)

-2

0,28

-5,3

0,0001

log(GDP)

-3,38

0,0171

-4,49

0,0008

log(RER)

-0,765

0,82

-7

0

 

Test de cointégration avec point de rupture

 

Test de cointégration

 

stat

X

-5,3*

XHZE

-5,73**

Les valeurs critiques sont celles de Gregory et Hansen (1996).

*, **, *** : résultat significatif au seuil respectivement des 10%, 5 et 1%.

 

 

 

Exportations vers la zone euro: résultats de l'équation de long terme

 

Exportations vers la zone euro: résultats de l'équation de court terme

 

Exportations hors zone euro: résultats de l'équation de long terme

 

 

Exportations hors zone euro: résultats de l'équation de court terme

 

 


[1] P.Artus, « Ne croyez pas que la BCE pourra longtemps garder un euro faible », Flash Natixis, 2016. URL : http://cib.natixis.com/flushdoc.aspx?id=90672

 

[2] Source : OCDE.stats. URL : http://stats.oecd.org/Index.aspx?lang=fr

 

 

Bibliographie

 

Bagnai (2014), « Un external compact per rilanciare l’Europa », a/simmetrie Working Papers 2014/01.

 

Constancio (2013) « The European Crisis and the role of the financial system », prolusione alla conferenza “The crisis in the euro area”. 

URL:http://www.ecb.europa.eu/press/key/date/2013/html/sp130523_1.en.html

 

Fernández-Villaverde, Garicano, Santos (2013) « Political Credit Cycles: The Case of the Eurozone », Journal of Economic Perspectives

 

Frenkel, (2013) « Lessons from a Comparative Analysis of Financial Crises » Comparative Economic Studies

 

Gregory, A.W. and Hansen, B.E. (1996), “Tests for cointegration in models with regime and trend shifts”, Oxford Bulletin of Economics and Statistics, 58(3), pp. 555-560.

 

Mazier, (2013) « Désajustements de change, fédéralisme budgétaire et redistribution », OFCE. URL : https://www.cairn.info/revue-de-l-ofce-2013-1-page-57.htm

  

 

Meade, (1957) « The balance-of-payments problems of a European free-trade area », The Economic Journal.

 

Obstfeld (1997) « Europe's gamble », Brookings Papers on Economic Activity

 

 

Tornell, Aaron & Velasco, Andres, 2000. « Fixed versus flexible exchange rates: Which provides more fiscal discipline? », Journal of Monetary Economics.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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