"La dévaluation nominale et les salaires réels" par Alberto Bagnai (traduction)

 




Je reproduis et traduis ici un remarquable billet d'Alberto Bagnai, professeur d'économie à l'Université Gabriele d'Annunzio démontant l'argument selon lequel une dévaluation entraîne forcément une chute des salaires réels d'autant. 


« Comme la perspective d’un Grexit devient de plus en plus probable, réfutant ainsi la thèse ridicule d’une irréversibilité supposée de l’euro, la propagande a recours à son arme de destruction massive : un prix Nobel.

 

J’ai l’habitude de dire que seulement deux choses humaines sont irréversibles : la bêtise et la mort (bien que dans le second cas, nous ayons un contre-exemple brillant).

Je me suis trompé : il y a une troisième chose humaine qui semble être irréversible : la ferme conviction des économistes dans le fait que la dévaluation nominale entraîne la chute désastreuse des salaires réels.

 

 

Après vous avoir montré certaines données, je vous laisse à votre prudente sagacité pour évaluer si cette croyance relève de l’une des deux catégories mentionnées ci-dessus (rasoir d’Occam).

 

       Ce matin, j’ai reçu sur twitter cette opinion du professeur Pissarides : « un Grexit signifie la plus grande décote sur les salaires de tous les temps ! ».

 

Une déclaration très audacieuse, mais… est-elle seulement soutenue par un modèle, ou des données ? Nous savons tous (ou devrions) que le Grexit ne sera pas la première sortie d’union monétaire, ni la dernière. Nous connaissons tous (ou devrions) la littérature scientifique pertinente, qui a pour vedette des auteurs célèbres comme Andrew Rose.

 

Ainsi, au fil du temps, nous avons rassemblé beaucoup de preuves et d’interprétations faisant particulièrement autorité.

(…)

 

C’est une affirmation infondée que de dire que la chute du taux de change nominal se traduit par une baisse d’autant du salaire réelUne telle chose ne s’est jamais produite (à une exception notable, que nous étudierons ci-dessous).

 

En outre, comme certains collègues pourraient (à juste titre) faire valoir que le passé ne peut pas toujours nous enseigner correctement l’avenir, j’ajouterai que je ne connais pas de modèle économique formel où une dévaluation nominale entraîne une chute d’autant du salaire réel. Ce serait probablement une limite de mes connaissances.

Cependant, je connais des modèles où les dévaluations sont un outil efficace pour favoriser la croissance économique, et ce avec une résistance du salaire réel (ici).

 

 

Il est à noter qu’après deux heures de questions à mes collègues mainstreams par le biais de twitter, je n’ai reçu aucune indication claire d’un modèle standard où une dévaluation conduit à une chute similaire des salaires réels.

Il y a deux raisons à cela. Une théorique, et l’autre pratique: 

  • D’un point de vue théorique, si vous êtes un économiste mainstream, vous devez croire (oui, croire) que les salaires réels sont liés à la productivité marginale du travail. Dans un monde où l’argent est un voile (le monde des mainstreamers), on se demande comment cette relation entre deux variables réelles (productivité et salaire réel) pourrait affecter une variable nominale (taux de change nominal). 
  • La raison pratique pour laquelle un mainstreamer n’est pas capable de répondre jusqu’ici à cette relation entre dévaluation nominale et baisse d’autant du salaire réel est qu’elle ne s’est jamais présentée.

Pour preuve, je montre ci-dessous les graphiques du taux de change nominal effectif (NEER) et du salaire réel (RW) à la suite de quelques épisodes majeurs de dévaluations bien connus, dont certains impliquaient la sortie d’un taux de change fixe: 

 

(…)

 

Dans aucun des cas les salaires réels diminuent autant que le taux de change effectif nominal : dans certains ils ont baissé d’un faible montant, dans d’autres, ils ont augmenté. L’allégation selon laquelle une dévaluation nominale est équivalente à un « haircut » des salaires réels est démentie par les données.

 

Comme je l’ai mentionné, il n’y a qu’une exception : là voilà : 

 

Le Mexique est le seul pays qui semble soutenir le modèle informel d’équivalence totale de Pissarides entre taux de change nominal à long terme et salaires réels.

Est-ce une surprise ? Non pas du tout. Comme chaque économiste professionnel le sait, il y a beaucoup de preuves montrant que le pass-through* de long terme de la dévaluation nominale aux prix est supérieure à 1 en Amérique du sud.

 

La référence principale est ici (et elle n’est pas négligeable : elle a 384 citations sur « IDEAS », et est est citée dans un manuel de macroéconomie internationale de référence (par ailleurs, j’ai étudié avec le professeur Gandolfo).

Roberto Frenkel (celui-là) m’a une fois suggéré une explication intéressante du pourquoi cela se produit (par exemple pourquoi, contrairement à ce qui se passe dans les autres régions du monde, en Amérique latine l’inflation dépasse la dévaluation, avec des conséquences négatives évidentes sur les salaires réels).

Dans ces pays, le dollar est typiquement considéré comme une valeur refuge. En cas de peur de la dévaluation, cette caractéristique établit un mécanisme auto-réalisateur où tout le monde achète des dollars, tirant vers le bas la monnaie nationale, et vous pouvez imaginer le reste (même si vous n’êtres pas un économiste professionnel !).

 

 

Mais la Grèce n’est pas le Mexique. Bien qu’elle soit relativement en retard par rapport à ses partenaires européens hostiles, nous pouvons supposer que son marché financier est plus développé en 2015 que celui du Mexique en 1995. Ce cercle vicieux auto-réalisateur du Mexique est très peu susceptible de se présenter en Grèce. C’est ce qu’un économiste professionnel peut dire. Mais le professionnalisme est, de toute évidence, le moindre soucis de ma profession. Les économistes se comportent plus comme des influenceurs sur les réseaux sociaux que comme des chercheurs. Leurs revendications sont rarement fondées dans les faits, et toujours connectées au débat politique en cours pour servir une propagande extrêmement déplaisante et suspecte (...) »




 

 

Alberto Bagnai, professeur d'économie à l'Université Gabriele d'Annunzio.




* répercussion de la variation du taux de change sur le niveau des prix. 

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Commentaires : 1
  • #1

    claude gétaz (mercredi, 19 avril 2017 02:45)

    Si, comme le note M. Alberto Bagnai, à propos du Mexique, les salaires réels y ont suivi la dévaluation du peso mexicain, sur le marché des changes, pareille situation n'a rien eu à voir, avec la dévaluation dudit peso, et tout avec l'inflation des prix (non suivi, ici, de la hausse correspondante des salaires nominaux) sur le territoire du Mexique.

    Quoi qu'il en soit, on peut montrer, comme dans le cas de la Grèce durant ces dernières années, que c'est, là, un euro surévalué qui a favorisé la crise (étant précisé que les possesseurs de la dette grecque firent pression, sur les autorités grecques, pour qu'elles réduisent, à la fois le déficit budgétaire et la dette de l'Etat grec (étant précisé que l'intérêt de la dette alourdira cette dernière si l'Etat ne parvient pas à réduire son déficit).

    Sauf que les mesures préconisées afin de réduire ce déficit, se traduiront par une réduction des dépenses, de la part de l’Etat grec, dont certaines payaient, jusque là des salaires (songeons, par exemple, aux fonctionnaires), lesquels verront leur salaire réduit à sa plus simple expression si eux-mêmes ont perdu leur emploi.

    Pour le reste, l'auteur susmentionné à tout à fait raison de souligner qu'une dévaluation de la monnaie d'un pays, sur le marché des changes, ne s'accompagne quasiment jamais d'une réduction des salaires réels, à l'intérieur du pays ayant pris une pareille mesure, ne serait-ce que parce que cette dévaluation profitera à la balance commerciale extérieure du pays concerné.

    Quand donc le professeur Pissarides déclare qu’un Grexit abaissera les salaires réels de 60%, environ, en Grèce, au motif que les importations coûteront plus cher, et que, parmi ces biens, figurent des biens consommés par des Grecs qui, de cette façon, devront payer plus cher, pour pouvoir les consommer, que par le passé, ce Monsieur oublie de dire que les biens dont ils parlent, pourront être produits en Grèce même, au lieu d’être importés.

    Et si ce n’est pas possible (songeons, par exemple au pétrole ou au gaz qui doit être importé, faute de gisements de cette sorte à exploiter sur place), rien n’empêche la Grèce de passer des accords bilatéraux avec les pays qui accepteront de lui fournir ce pétrole ou ce gaz, comme la Russie a promis de le faire, si la Grèce devait accomplir son Grexit.

    Quant au bien de première nécessité (nourriture, logement ; etc), rien n’empêche les Grecs de les produire eux-mêmes, puisque leur main d’œuvre coûtera moins cher, comparativement à la main d’œuvre étrangère, une fois la drachme utilisée comme monnaie circulant sur le territoire de la Grèce (à la place de l’euro), étant précisé que l’euro aura renchéri par rapport à elle une fois celle-ci réintroduite dans l’espace grec.

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