La Grèce et les rentiers de l'austérité

Crédit Reuters

 

 

          De Quatremer en passant par Leparmentier, les rentiers de l’européisme ne cessent de crier leur désarroi devant l’élection et les premières décisions de Syriza en Grèce. Ils nous annoncent pêle-mêle, la fin des « efforts » d’ajustement structurel, de la solidarité notamment des allemands etc…

Leur trouble est à la hauteur de leur incompréhension de la situation et des événements qui ont amené à cette crise.

 

Selon ces deux ambassadeurs de l’organisation de Bruxelles, les Grecs ne doivent s’en prendre qu’à eux, à leur fainéantise, leurs dépenses somptuaires et au train de vie sardanapalesque des fonctionnaires.

Pouvait-on attendre autre chose de ces brillants cerveaux que ce discours simpliste et moralisateur ?

 

 

Déjà dans sa célèbre « Théorie Générale », Keynes analysait en 1936 pourquoi la théorie libérale (et son aspect moralisateur) avait beaucoup de prise sur les esprits.

 

En effet, dans le troisième chapitre du premier livre, il se demande quel est le succès de l’économie « ricardienne » (néo-libérale).

Il échafaude plusieurs hypothèses : d’abord, la théorie libérale mène à des politiques d’austérité, donc donne de la vertu (on axe la réflexion sur des catégories morales). Ensuite, la théorie néo-classique, permet de donner une structure logique et mathématique, de donner l’illusion d’une « beauté intellectuelle ». Enfin, ces théories permettent de justifier et d’expliquer beaucoup d’injustice sociale comme étant des accidents inévitables sur le chemin du progrès : essayer de changer la situation ferait plus de mal que de bien.

 

On retrouve mot pour mot les arguments employés par la coterie européiste.  

 

 

Mais d’où viennent les problèmes de la Grèce ?

 

Leparmentier émettait l’idée, dans l’émission Ce Soir Ou Jamais, que les gains salariaux avaient grimpé de manière démesurée. Or, le graphique ci-dessous montre que le coût salarial unitaire (rapport entre le coût de la main d’œuvre et la productivité) n’a pas évolué de manière significativement différente en Grèce, en Espagne ou au Portugal (d’ailleurs, la vraie anomalie se trouve être l’Allemagne…). La Grèce étant un pays en rattrapage, il est normal que ses coûts augmentent plus vite que de vieux pays industrialisés comme l’Allemagne.

 

Graphique 1

 

Mais le mécanisme explicatif est très simple : de 1999 à 2007, l’endettement privé a augmenté de 55 points de PIB, contre quasiment 0 pour la dette publique (graphique 2). Il s’agit donc d’un problème de dette privée et non publique ! 

 

 

Graphique 2

Or, cet endettement inhabituel fut permis par des taux d’intérêts extrêmement bas ( des taux d'intérêt en réalité "allemands"). Du jour au lendemain, les ménages grecs ont pu activer des crédits à la consommation impensables auparavant, augmentant ainsi leur consommation dans des proportions excessives.  Mais ces taux d’intérêt ne sont pas tombés du ciel : ils sont été permis par l’effet "protecteur" de l’euro (graphique 3).

 

Graphique 3

En effet, avant la crise de 2007, l’épargne allemande (pour schématiser) finançait les déficits extérieurs des pays du sud, comme la Grèce. Cette intégration financière a permis une uniformisation des taux d’intérêt à l’échelle de la zone euro, et donc d'abaisser ceux des Grecs à un niveau très faible. C’est par ailleurs l’analyse fournie par Vitor Constansio, vice-président de la BCE[1].

Cependant, avec la crise de 2007, les épargnants allemands ne voulurent plus financer le sud (c'est ce qu'on appelle un "sudden stop"). Les taux payés sur la dette extérieure grecque se sont donc envolés, contraignant la Grèce à demander une aide (schéma 1)

 

Schéma 1

Leparmentier, dans son hypocrisie, n’oublie pas de jouer sur la corde sentimentale : si vous êtes contre l’austérité en Grèce, c’est bien que vous étiez contre l’aide à la Grèce et à son peuple. C’est donc en définitive que vous êtes un salaud.

Il nous rejoue en fait le « there is no alternative ». Pour lui, aide et contreparties sont liées. Or, si l’aide n’est pas à contester, on peut en revanche fortement critiquer les contreparties, véritables pharmakon austéritaire. Ce qu’il se garde bien de faire.

 

Nombreux sont les autoproclamés experts médiatiques qui partagent cette idée. Or, ceci ne fait guère débat dans le véritable monde académique : les politiques d’austérité sont des politiques récessives et nocives en temps de crise. Mais ce serait trop demander à ces employés de la presse subventionnée de lire la littérature économétrique du FMI par exemple[2].

 

L’austérité en Grèce parle d’elle-même. Le propre service de recherche de la Commission Européenne en atteste : de 2011 à 2013, l’austérité a coûté 8 points de PIB à la Grèce[3].


Il y a donc un lien évident entre austérité et perte de richesse nationale (graphique 4)

 

Graphique 4


La Grèce doit-elle faire défaut ?

 

Par ailleurs, si un défaut global de la Grèce n’est pour l’heure pas envisagé, il faut tout de même rappeler qu’il ne représenterait qu’un accroissement de 2,5 points de la dette publique à l’échelle de la zone euro, ce qui est largement gérable[4].

 

Autre chose : si les prêts consentis par la France à la Grèce (directement ou par le FESF), soit environ 41 milliards d'euros, ne sont pas reportés dans les calculs de la dette publique, il est évident qu’il s’agit d’argent immobilisé, remboursable sur plusieurs années et qui vient donc nourrir une dette fictive jusqu’à remboursement… En clair : le contribuable a déjà « casqué » pour les grecs, un argent que tout le monde savait perdu.

 

Le coût d’un défaut est souvent vu comme prohibitif. Or, une étude du FMI montre qu’en général, le coût économique d’un défaut à moyen et court terme est relativement faible[5].

 

Rappelons enfin que les défauts russes (1998) et argentins (2002) (qui ont conduit à une forte dépréciation de leur monnaie) ont permis à ces deux pays de retrouver une croissance importante immédiatement après (graphique 5 et 6). 

 

Graphique 5


Graphique 6

 

 

 

 

[1] V. Constâncio, The European Crisis and the role of the nancial system, 2013

[2] O. Blanchard et D. Leigh, « Growth Forecast Errors and Fiscal Multipliers », IMF Working Paper, WP/13/1, FMI, Washington D.C., 2013, page 3 et 4. URL: http://www.imf.org/external/pubs/ft/wp/2013/wp1301.pdf

[3] Jan in ‘t Veld, Fiscal consolidations and spillovers in the Euro area periphery and core, Economic Papers 506, 2013.

[4] P.Artus, La crise grecque peut-elle devenir une crise systémique pour la zone euro ?, Flash Natixis, 2015. URL : http://cib.natixis.com/flushdoc.aspx?id=80930

[5]  Borensztein & Panizza, The Costs of Sovereign Default, IMF working paper, 2008. 

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