L'ouverture des magasins le dimanche: faible impact économique, gros coût social.

 

 

La loi Macron envisage d’assouplir l’ouverture des magasins le dimanche, estimant que cela permettra de faire revenir la croissance, donnant ainsi des gages à Bruxelles.  

 

Perte d’emplois à court terme

 

Le principal argument utilisé par les défenseurs de l’ouverture des magasins le dimanche repose sur l’emploi.

Cependant, les études empiriques menées aux Etats-Unis et au Canada montrent que ceux qui travaillent le dimanche perdent en réalité des heures en semaine (l’impact salarial étant donc nul)[1]. Parallèlement, les créations d’emploi le dimanche auraient pour corollaire des destructions d’emplois le reste de la semaine.

 

D’autres économistes comptent sur la baisse de l’épargne des ménages, puisque l’ouverture un jour supplémentaire des magasins inciterait à dépenser davantage. Mais c’est ne rien comprendre au comportement qui pousse à l’épargne.

L’exemple allemand montre le contraire. En 2003, la législation allemande sur l’ouverture du commerce en détail fut assouplie sans pour autant modifier ni la consommation, ni l’épargne des ménages allemands. Ouvrir plus longtemps ne fait pas consommer davantage.

 

En réalité, il y a seulement un transfert de revenus entre commerces fermés vers ceux ouverts. En effet, les tenants de l’ouverture des magasins le dimanche ne contrebalancent pas leur analyse par le probable effet de substitution qui aurait lieu. Etant donné que le revenu disponible brut des ménages n’est pas extensible (malheureusement …), ce qui serait acheté le dimanche, ne le serait pas le reste de la semaine. Ainsi, la consommation globale (au niveau agrégé) n’augmente pas.

Il y a donc un transfert de revenus des petits commerçants - où la productivité est plus faible, et nécessite donc plus d’emplois - vers la grande distribution. Ceci implique une diminution nette d'emplois, à court terme [2].

 

Une augmentation des coûts de distribution

 

Ouvrir un jour de plus élève les coûts de distribution[3] (il faut éclairer, chauffer le magasin etc). Or, si le nombre de consommateur par an n’augmente pas, la facture d’énergie, elle, gonfle !

 

Mais encore, si une compensation salariale est octroyée aux salariés acceptant de travailler le dimanche, cela entraîne aussi un surcoût, qui serait répercuté sur les prix de vente !

Ainsi les coûts marginaux de la distribution (coût engendré par chaque unité supplémentaire vendue) monteraient, ce qui se répercuterait sur le prix de vente.  Le seul effet serait alors distributif avec des transferts de revenus entre consommateur et salarié travaillant le dimanche sans effet sur la croissance.

En somme,  les consommateurs paient plus cher pour voir leurs magasins ouverts plus longtemps.

 

De plus, avec l’essor du commerce en ligne, les potentiels effets positifs d’une ouverture le dimanche s’amenuisent…

 

Les études empiriques[4]  (réalisées au Canada et aux Etats-unis) n’ont donc trouvé aucun impact positif à la déréglementation du travail le dimanche (ou alors pas significatifs), mais au contraire une augmentation des prix de vente de 2 à 5%[5], liée essentiellement au surcoût de distribution.

 

Des coûts sociaux 

 

Le repos dominical a été arraché de haute lutte en 1906 à la fois par les revendications du clergé soucieux de préserver le jour du Seigneur, mais aussi par tout un courant de réformateurs sociaux défenseurs du jour de repos et de la vie familiale.

 

L’ouverture des magasins le dimanche conduit aussi à abaisser le temps de loisir de ceux qui travaillent. Bon nombre d’activités culturelles et de loisir sont exercées de manière collective et sont donc partagés avec d’autres individus, et le dimanche est traditionnellement un jour de rencontre (pour les associations par exemple) car, bien souvent, les gens ne travaillent pas. Par ailleurs, certaines activités culturelles nécessitent une synchronisation du temps libre. Or, accroitre la possibilité de travailler le dimanche c’est aussi réduire ces moments en commun, ce jour chômé fondateur notamment de la vie familiale. Le bien-être retiré des loisirs s’atténue, comme le montre cette étude [6].

 

En outre, affirmer  que c’est laisser la liberté de choix au salarié de travailler est une fadaise ! Le salarié n’est pas en situation de liberté et d’égalité avec l’employeur. Son pouvoir de négociation est faible, ce qui augmenterait le travail subi  (avec, si besoin du chantage pour les salariés déjà embauchés, l'employeur pouvant exiger qu'un salarié travaille le dimanche en plus de la semaine).

Par ailleurs, un employeur pourrait refuser d’embaucher quelqu’un justement parce qu’il ne veut pas le dimanche.

 

Certaines études ont même montré une augmentation de la consommation d’alcool et de drogues[7] !

 

L’Homme n’est pas un homo œconomicus, et ne doit pas consacrer sa vie à la consommation !

La question du travail le dimanche dépasse donc la question économique. C’est un modèle de société qui est en jeu, qu’il ne s’agit pas de bazarder pour quelques hypothétiques dixièmes de points de croissance. 

 

 



[4] Mikal Skuterud (2004), "The Impact of Sunday Shopping on Employment and Hours of Work in the Retail Industry: Evidence from Canada",URL : http://www.arts.uwaterloo.ca/~skuterud/Mikal_Skuterud/Research_files/eer.pdf

 

[5] De Meza, David (1984). “The Fourth Commandment: Is it Pareto Efficient.” The Economic Journal 94:379-83.

 

Ingene, Charles A. (1986). “The Effect of “Blue Laws” on Consumer Expenditures at Retail.” Journal of Macromarketing 6: 53-71.

Kay, J.A. and C.N. Morris (1987). “The Economic Efficiency of Sunday Trading Restrictions.” Journal of Industrial Economics 36(2): 113-29.

 

Tanguay, Georges A., Luc Vallée and Paul Lanoie (1995). “Shopping Hours and Price Levels in the Retailing Industry: A Theoretical and Empirical Analysis.” Economic Inquiry 33: 516-24.

 

Burda, Michael and Philippe Weil (2001). “Blue Laws.”

 

[6] Burda, Michael and Philippe Weil (2001). “Blue Laws.” URL: ftp://ftp.cemfi.es/pdf/papers/wshop/BurdaBlue.pdf